Chocs, Angles de Vie

L’exposition    «  Chocs,  Angles  de  Vie  »,    propose une  odyssée  sur  cette  thématique  du  choc  et  de  l’après  choc  à  travers  13  rencontres, sans  filtres,  sensibles,  parfois  choquantes.
Ces expériences,  personnelles  ou  professionnelles,  sont  révélées  dans  l’ordre  chronologique  d’un mois  de  rencontres. Les  verbatims,  authentiques,  au  plus  près  des  regards  appuyés  par  le  Noir  et  Blanc,  révèlent des  pistes  de  réflexion  insoupçonnées. Révélateurs  de  nos  fragilités  comme  de  nos  forces,  ils  nous  mettent  face  à  nos  propres  questionnements  :  quelles  histoires  résonnent  le  plus  en  nous  ? Et  surtout  :  pourquoi  ?

L’exposition s’est implantée au palais Brongniart et sous format numérique, le temps de la conférence USI 2022. Elle poursuit sa propre Odyssée et s’enrichie  dans le cadre d’autres expositions sur cette thématique du choc.

 

 

 

 

Gérard  M,  Pisteur,  première  rencontre  avec  le  loup, Parc  National  du  Mercantour

Un loup,  c’est  pas  possible  !  Ça  te  provoque  un  choc  émotionnel,  ça te  marque  la  tête  !
C’est  une  chose  de  voir  les  crottes,  le  sang…  On  est  dans  la  fantasmagorie.  Là,  c’est  le  réel  qui  surgit  devant  toi  !
Et  son  regard,  quel  regard  !..  Oblique,  c’est  un  regard  de  prédateur,  il  te  fixe  de  face,  il  te  fouille,  il  prend  le  temps…  On  ressent  un  abîme,  on  a  plus  grand  chose  en  commun.
Je  suis  là,  je  suis  revenu,    on  fait  comment  maintenant  ?
Il  te  questionne  –  “cette  nature  tu  l’as  bousillée,  comment  fait-on  maintenant  ? »
Il  est  là,  ça  change  la  donne,  on  descend  de  notre  piédestal,  ça  nous  oblige  à  voir  les  choses  autrement.
ça  nous  oblige  à  reconsidérer  notre  rapport  au  vivant,  il  est  une  sorte  de  miroir  de  ce  que  nous  sommes devenus.

Marie-Odile V, Consultante en voyage accessible comptoir des voyages, se déplace en fauteuil roulant

J’ai  grandi  avec  le  choc  constant  de  ce  que  les  autres  projettent  sur  moi.
J’ai  vite  compris  que  si  le  monde  ne  venait  pas  à  moi  spontanément,  c’était  à  moi  de  venir  à  lui  pour  m’y  sentir  bien.  Le  choc  rend  prisonnier,  impose  son  cadre. Ma  liberté,  c’est  foutre  des  coups  de  pieds  dans  les  représentations  qu’on  se  fait  de  moi.
Je  suis  dans  l’impérieuse  nécessité  de  trouver  mes  propres  clés  pour  m’adapter  à  un  monde  qui  à  priori  n’est  pas  fait  pour  moi  :
– l’art car  il  est  sans  convention  dans  la  représentation  des  corps  qu’il  propose
– le voyage  parce  qu’il  mobilise  mes  capacités  à  me  projeter  en  avant,  à  prendre  de  la  distance  sur  moi,  à    trouver  des  solutions  de  bon  sens  pour  résoudre  les  difficultés
– transmettre  via  ma  singularité  car  ce  qui  est  utile  au  petit  nombre  sert  le  plus  grand  nombre,  ça  donne  du  sens.

François T, Sous-direction anti-terroriste, quelques minutes après l’attentat de Nice

C’est un mélange immédiat d’une double sidération : sidération d’effroi, et sidération du fait de ce que ça déclenche en toi, que tu appréhendes ça comme un cas professionnel.
Je décompose la procédure : 4 km de scène de crime, des dizaines de milliers de témoins, 40 nationalités, 25 langues…
Je suis sidéré par ma réaction, ça me questionne :  c’est pas anodin de constater que tu es un professionnel, dont les réflexes sont d’abord professionnels avant d’être quelque chose d’autre, avant même ton identité profonde.

Adrien B, Anesthésiste – Réanimateur, Responsable du service de réanimation de chirurgie cardiaque, Hôpital de La Pitié-Salpêtrière

C’est moi qui crée le choc. Si les gens ne sont pas choqués, c’est qu’ils n’ont pas compris mon message.
Il s’agit d’informer les proches sans se réfugier derrière des mots inintelligibles. On ne peut pas se retrancher, se protéger.
Il peut y avoir un mécanisme protecteur pour garder de la distance ; forcément, quand on se rapproche, on s’expose plus.
La singularité de notre discipline, c’est d’humaniser ce moment précis par rapport à une spécialité de la médecine très protocolisée. Et sur cette gestion humaine, il n’y a pas d’algorithme !
Notre enjeu c’est d’humaniser ce choc, ça touche à la singularité de chaque médecin.
Quand les proches ont un rejet de ce qu’on leur dit, on peut être agressé ; mais après une annonce difficile, il arrive très régulièrement que les proches nous remercient. Là on se dit qu’on est dans le vrai, car en réalité notre marge est faible, notre boulot est que cette petite marge soit la plus grande possible. C’est dans cet interstice qu’on se glisse.

Dasha, Product Delivery, Ukrainienne

 5 am in the morning, my father call me, “call your grandparents” ! I never talk to him so I knew there was a problem. But I can’t reach them !
C’était donc arrivé ? On en parlait depuis des mois.
Marioupol, plus de gaz, plus d’électricité, pas de nouvelles de mes grands parents*. Au bout de quelques semaines, quelqu’un connaît quelqu’un qui les aurait vus…”
Je n’ai pas pleuré depuis le début, je ne m’autorise pas à me laisser aller à mes émotions.
Le choc c’est aussi comment les gens vous regardent quand ils savent que vous êtes ukrainien, “ça va ?”, “ça va ?”
I don’t like that.
C’est comme les gens qui cherchent  à se mettre à ma place. Il ne faut pas chercher à être empathique, c’est MA réalité.
Do you want the truth ? They don’t want the truth ! Ils se sentent mal à l’aise. On sent ceux qui veulent une réponse honnête, qui demandent comment aider.
Je ne me projette pas, je vis au jour le jour. Normalement je n’ai pas besoin de voir d’autres Ukrainiens, maintenant on se donne les clés entre Ukrainiens.
*  le 10 mai, les grand parents de Dasha ont été tués dans un bombardement”

Mathieu T, N°5 Mondial en Para-Badminton, en route pour Paris 2024

Mon plus gros choc, je l’ai eu au réveil de mon opération pour enlever la tumeur, vaincre le cancer, j’étais prêt ; mais je n’étais pas préparé au handicap…
De 17 ans à 30 ans, je me suis caché au point de rendre mon handicap invisible.
À 30 ans, j’ai accepté ma différence, puis ma singularité est devenue une force en me lançant le défi de faire les jeux paralympiques.
La difficulté première, c’est accepter sa différence, puis de mettre en lumière cette singularité pour soi et pour les autres.
Trouver sa singularité, nous permet de faire de grandes choses, c’est le message que je transmets !

Philippe B, Ingénieur centralien, essayiste, promoteur de la sobriété et du « techno-discernement »

Au début des années 2000, j’ai compris, par des lectures d’ouvrages, que nous piochons dans un stock de ressources non renouvelables, comme la soixantaine de métaux différents qu’on trouve dans tout ce qui nous entoure
Le choc, ça a été une prise de conscience, on gâche ce fragile « capital » accumulé au cours des temps géologiques par la planète.
Je suis un technicien, de formation ingénieur… J’aime comprendre et voir comment les choses fonctionnent : les usines, les grands réseaux techniques, les mines, les raffineries…
Dans les premières années c’était presque obsessionnel,  je voyais ce gâchis partout : l’acier au cobalt et tungstène des lames de rasoir, la fine couche d’étain sur les boîtes de conserve, le titane ou le zinc dans le dentifrice
Pour moi, il y a des enjeux moraux, éthiques. On conçoit des distributeurs de croquettes pour chats avec balance électronique et reconnaissance faciale, pour ne pas nourrir tous les chats du quartier. Mais les ressources ne seront plus disponibles pour le dentiste ou le chirurgien du XXIIe !
Ça m’a ouvert à la nécessité de sobriété, de passer d’un monde du consommer – jeter, à prendre soin – entretenir – réparer… transmettre aussi !

Liesbeth L, artiste

Le vendredi 13, je rentre à Paris. Le confinement tombe, c’est vraiment vrai – on va être confinés !
Je tourne en rond. Je dois communiquer avec l’extérieur, continuer à créer et à vivre, et avoir ce lien avec l’extérieur.
Je fais dans la sculpture normalement, une énergie créatrice positive – si je sculpte la trompe d’un éléphant, elle doit toujours être tournée vers le haut !
Là c’est la parole et le dessin qui se sont imposés ! On ne pouvait plus rien faire, il ne fallait surtout pas se toucher,
alors “the french kiss is the best” a été mon premier dessin !
Et puis c’est devenu un blog sur lequel je postais chaque jour un dessin accompagné d’une petite phrase pour apporter quelque chose de positif en face de l’actualité.
“Make the day count” / “Fais que ta journée compte”

David E, Astrophysicien, Chercheur, Romancier

J’ai rencontré les indiens Atacameños dans le désert d’Atacama au Chili où on construisait le plus grand télescope du monde, ALMA, qui signifie âme en espagnol
« Quand on regarde le ciel c’est pour que ça serve à quelque chose, toi, ta vision du ciel, qu’apporte-t-elle aux Hommes ?
Leur question a réveillé mon syndrome de l’usurpateur. Quand ils parlent de l’univers, ils parlent des Hommes. Pour eux, l’univers est un miroir.
J’ai vécu la rencontre de nos deux univers comme un choc silencieux et libérateur.
Le choc crée le vide et le vide ça crée un espace des possibles !
Je me suis entendu leur répondre que lorsqu’on regarde le monde avec nos deux yeux, avec deux perspectives différentes, ça fait émerger une troisième dimension. Alors je me suis autorisé à penser, à espérer à voix haute que la rencontre de nos deux regards fasse émerger une profondeur, un supplément de sens, élargisse nos champs de vision.
Ils ont souri. Je venais comme un expert scientifique, ils ont perçu ma fragilité, ça s’est joué dans les silences, ça a créé l’espace pour laisser passer des choses.
On a cherché à voir au-delà de nos deux déserts, terrestre et céleste.

Morgane L, chargée de communication, témoin d’un naufrage d’au moins 130 personnes survenu le 22 avril 2021 en Méditerranée centrale

Une épave, plus de pont, plus de moteur, plus rien, juste un flotteur gris ; s’il reste des personnes à sauver, elles sont dans l’eau. D’avoir ça sous mes yeux, ça m’a percutée, c’est encore vif dans mon corps et dans mon esprit !
On a secouru 236 personnes en tout. Arrivées à bord, certaines personnes s’écroulent, d’autres prient en larmes, certaines tombent, leurs jambes les lâchent.
L’après choc c’est venu une fois qu’on a débarqué. A bord, j’ai appris à mettre mes émotions de côté. J’ai appris à être une machine efficace. Après il y a la décompensation, ça revient, tu as des flashs… les restes d’embarcation qui flottent, des embarcations désespérément vides.
Je veux rendre leur voix aux personnes invisibilisées.
Le choc c’est ce qui permet d’agir. Il faut rendre le choc plus proche pour pousser à agir. En rendant le drame plus proche on est plus à même d’agir, pas par des chiffres que l’on brandit et qui n’ont plus de sens, mais avec de l’humanité. La main tendue, qui sauve.
Qu’est-ce qui me pousse à être exposée à ces chocs ?
Les états européens ont démissionné. Nous, les navires civils de sauvetage, nous sommes les derniers remparts de l’humanité.
Qui d’autre sinon nous ?

Pascaline M, Capitaine de sapeurs-pompiers

On croit que les sapeurs-pompiers sont antichocs, des Superman, mais l’uniforme n’est pas une carapace, ça ne donne pas des super-pouvoirs. Le plus gros choc pour moi, c’est quand je me suis retrouvée moi-même face à la mort lors de ma première intervention.
Pour moi le choc est lié à la perte des repères qu’on a construit, quand tout s’effondre comme un château de cartes, et nous avec. C’est quand on dit : “non, ce n’est pas possible !”
On a des choses en nous, des gènes intrinsèques, qui nous supportent plus ou moins, mais pour aller au-delà du choc, il faut reconstruire ses repères : on les perd , on se déforme et ensuite on se reforme. Et plus on y est confronté, plus on devient résilient. Il y a du positif après le négatif.
Au fil du temps on se renforce, sauf qu’il y aura peut-être une intervention au cours de laquelle on sera sidéré, parce qu’il est difficile de se préparer à l’impensable.

Solene,  employée  administrative,  mère  célibataire  de  3  enfants,  combattante  de  violences  conjugales

Je  survis,  je  suis  une  combattante  de  chaque  jour.
Je  suis  contre  le  terme  de  «  victime  »,  moi  je  suis  une  combattante.
Quand  on  me  menace  de  mort,  je  me  dis  que  ça  ne  va  pas,  que  ce  n’est  pas  acceptable.
Je  me  suis  dit  “plus  jamais  ça”.  J’ai  ouvert  la  boîte  de  Pandore  donc  il  a  fallu  que  je  travaille  sur  moi.  Avant  les  autres,  c’est  d’abord  soi-même  qu’il  faut  combattre.
J’ai  connu  la  violence  depuis  toute  petite  et  j’ai  eu  des  traumatismes  dès  le  plus  jeune  âge.  C’est  un  vrai  combat  pour se  reconstruire.
La  résilience,  pour  moi,  c’est  qu’il  y  a  des  actes  qui  se  sont  passés,  je  les  ai  pris  de  plein  fouet  parfois  quand  j’étais  à  fleur  de  peau  et  avec  le  recul  je  me  suis  dit  que  malgré  ce  qu’il  m’arrivait,  j’ai  eu  de  la  chance  d’être  entourée  de  mes  avocats,  de  psys,  de  médecins.  Ça  m’a  aidée  à  traverser  le  choc  étape  par  étape.
Le  choc  m’a  appris  la  patience,  à  profiter  des  petits  instants  de  la  vie  où  je  suis  là,  entourée  des  bonnes  personnes,  pour  moi  et  mes  trois  enfants.
Les  affiches  qui  parlaient  de  féminicide  étaient  choquantes  pendant  le  confinement.  Elles  dénonçaient  mais  ne  proposaient  pas  d’aide  pour  les  femmes  dans  ces  situations-là.  C’était  juste  très  violent  à  voir.
Beaucoup  de  partenaires  sociaux  préféraient  m’acculer  que  de  me  propulser  vers  une  dynamique  plus  saine.  C’était  aussi  violent

Et toi ? 

 

(Témoignages visiteurs face au miroir)

Le plus gros choc c’est quand j’ai appris que je ne pourrai jamais être papa. J’ai lu le courrier, je n’ai pas compris en le lisant.

 

A 13 ans sous un soleil de plomb, dans un cimetière du Sud de l’Europe, on ouvre le cercueil de mon oncle décédé jeune d’un accident de moto, lui qui allait se marier. Le cercueil ne devait pas être ouvert, ils scient le métal pour montrer le  corps. A 13 ans, je vois d’un coup mon enfance bénie de joie d’une famille nombreuse disparaitre. Je fuis et je rencontre celui qui aujourd’hui est mon mari.

 

Le choc, c’est quand tu te rends compte de l’impact écologique de ton mode de vie

 

Il y a une sorte d’appropriation et de familiarisation avec le choc, la souffrance devient un ami pas très agréable avec lequel on s’habitue. Je me suis acclimaté à la souffrance existante. Le désespoir est grandissant mais le choc est moindre.

En Photo : Jean-Paul B. Comédien, Acteur – Texte Eric Lenglemetz

Vendredi 13 mai, mon Odyssée sur le choc touche à sa fin.
Un mois de rencontres pour cette exposition, un mois de chocs, un mois que ce mantra me martèle ces mots : “Parce que survivre ne suffit pas”.
14h : dernier adieu à un ami “disparu trop vite”, “parti trop jeune”,  “faut profiter de la vie chaque jour” – à procrastiner au plus vite !
Dans le livre Eleven Seven d’Emily St. John Mandel, la civilisation s’est effondrée suite à une pandémie foudroyante. Une troupe d’acteurs et de musiciens, “la Symphonie itinérante”, nomadise entre de petites communautés de survivants pour leur jouer des pièces de Shakespeare et de la musique de Beethoven
“Parce que survivre ne suffit pas” est le WHY de la troupe, sa mission, sa raison d’exister.
Le soir-même, au théâtre de la Pépinière à Paris, Jean-Paul joue une comédie de Shakespeare. Après des mois de désert culturel, le public se délecte.
“Parce que survivre ne suffit pas”
Ma profonde gratitude à toutes celles et ceux qui ont accepté de partager leur expérience, et à la talentueuse équipe USI OCTO.

Eric Lenglemetz